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Pourquoi mettre cinq ans à débloquer une carrière n'est pas un échec
Pendant cinq ans, ma trajectoire professionnelle a paru immobile. Pas en panne — c’est une distinction qui compte. Immobile. Je continuais à travailler, à recevoir des évaluations correctes, à occuper la place qui m’avait été assignée. Ce qui s’était arrêté, c’est le mouvement intérieur. Le sentiment de me diriger quelque part. La sensation, parfois, de reconnaître la femme qui se présentait à la salle de réunion le matin.
J’ai longtemps vécu cette période comme un échec personnel. Une lenteur de moteur. Un manque d’ambition que je devais corriger. J’ai lu les livres qu’on lit dans ces moments — ceux qui prescrivent l’audace, ceux qui invitent à se lever plus tôt, ceux qui promettent qu’un changement d’attitude suffira. Aucun n’a tenu. Non parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils répondaient à une question que je ne me posais pas.
La question que je me posais, en réalité, sans pouvoir encore la formuler, était plus simple et plus encombrante : vers quoi.
Cinq ans, ce n’est pas une durée d’échec. C’est une durée de lecture. La trajectoire qui paraît plate, depuis l’intérieur, est souvent en train d’accumuler une matière qui finira par dévier l’orbite. Ce qu’on prend pour de l’inertie est parfois le travail souterrain d’une intuition qui refuse de se laisser brusquer.
Je voudrais nommer ici trois choses que ces cinq années m’ont apprises, et qui ne ressemblent pas à ce qu’on en attend.
La première : la stagnation est rarement un défaut de moteur. C’est une absence d’alignement entre la direction proposée et la direction vraie. Tant que cet écart n’est pas vu, aucun effort supplémentaire ne le réduira. On peut courir plus vite dans la mauvaise direction. Ce n’est pas une métaphore neuve, mais elle est exacte. Le corps, l’intuition, la fatigue qui s’installe — tout ce qui en vous proteste discrètement contre une journée de plus dans le même rôle — sont des instruments de mesure. Pas des défaillances.
La deuxième : il y a une dignité de la lenteur que personne ne défend. Notre époque ne supporte pas les trajectoires qui mettent du temps à se révéler. Elle confond la lisibilité avec la valeur, le calendrier visible avec la marche réelle d’une vie. On vous demandera ce que vous faites, où vous en êtes, ce que vous préparez. Vous n’aurez pas toujours de réponse satisfaisante à offrir. Cela ne signifie pas que rien ne se passe. Cela signifie que ce qui se passe ne se laisse pas encore mettre en phrase. Une trajectoire qui se cherche est presque toujours illisible pour qui la regarde de l’extérieur, y compris pour soi-même.
La troisième : ce qui se débloque ensuite se construit sur cette lenteur, pas malgré elle. Quand quelque chose s’est dégagé, dans ma propre histoire, ce n’est pas malgré les cinq années précédentes. C’est avec elles. Avec ce qu’elles avaient patiemment soustrait — les ambitions qui n’étaient pas les miennes, les rôles que j’aurais acceptés par défaut, les places que j’aurais occupées parce qu’elles étaient à portée. La période apparemment plate avait fait son office : décanter. Une fois la matière décantée, le mouvement est devenu lisible. Et plus rapide qu’on ne l’aurait cru, depuis l’extérieur.
Je n’écris pas cela pour romancer une stagnation. La période a été dure. Elle a coûté du sommeil, de la confiance, des soirées passées à se demander si on n’avait pas raté quelque chose d’essentiel. Mais l’erreur que j’ai faite, et que je voudrais vous épargner, c’est de l’avoir lue comme un défaut au lieu d’un signal. La lire ainsi prolonge la stagnation. La lire comme un signal commence, doucement, à la dénouer.
Si vous êtes dans une période semblable, je vous propose une chose, et une seule. Ne cherchez pas, pour le moment, à accélérer. Cherchez à lire. Ce qui résiste, en vous, à un changement qu’on vous propose. Ce qui s’allume, parfois, devant une trajectoire qu’on observe chez quelqu’un d’autre. Ce qui se fatigue plus vite que vous n’osez le reconnaître. Cette lecture, faite avec honnêteté, vaut plus que dix décisions prises dans la panique du retard.
Si vous m’aviez écrit, au cœur de mes cinq années, pour me dire que cette lenteur travaillait pour moi, je ne vous aurais pas crue. J’avais besoin que quelqu’un me dise simplement : vous n’êtes pas en retard, vous êtes en lecture. Personne ne me l’a dit avec ces mots-là. C’est en partie pour cette raison que j’écris aujourd’hui.
Le chemin que vous croyez avoir manqué n’est pas derrière vous. Il est en train de devenir lisible. Cela demande du temps. Ce n’est pas un échec.