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Journal

Le piège de la bonne élève : quand cocher toutes les cases vous immobilise

4 min de lecture par Camille

Il y a un profil de femme que je reconnais en quelques minutes, parfois en quelques phrases. Elle a fait ce qu’il fallait. Les études exigeantes, les premières années sérieuses, les choix prudents au bon moment. À trente-deux ans, à trente-cinq, à trente-huit, elle a sur le papier le parcours dont on dit qu’il est réussi. Et pourtant elle me dit, en baissant la voix : je ne comprends pas pourquoi je me sens si peu vivante.

Je voudrais nommer ce qui se passe ici, parce que c’est rarement nommé avec justesse.

La bonne élève n’est pas perfectionniste — ou pas seulement. Le perfectionnisme est un trait. Le piège dont je parle est une stratégie. Une stratégie d’existence apprise très tôt : si je fais bien tout ce qu’on attend de moi, alors je serai en sécurité, alors je serai reconnue, alors je saurai où je suis. Cette stratégie fonctionne admirablement pendant vingt ans. Elle traverse l’école, l’université, les premiers postes. Elle confond, longtemps et avec succès, réussir une étape et aller quelque part.

Le problème commence quand les cases s’épuisent.

Vers la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine, il n’y a plus, dans la vie professionnelle d’une femme intelligente, de prochaine case évidente à cocher. La promotion suivante existe — mais elle ne s’impose plus comme une évidence collective. Le poste plus senior existe — mais personne ne vous indique précisément lequel viser, ni pourquoi. Pour la première fois depuis longtemps, il faut choisir une direction sans qu’on vous tende la liste. Et c’est ici que la bonne élève se découvre, à son grand étonnement, totalement démunie.

Parce que cocher des cases et choisir une direction sont deux compétences différentes. La première s’apprend en obéissant à un cadre extérieur. La seconde demande une écoute intérieure qui n’a peut-être jamais été exercée. Quand on a été récompensée pendant vingt ans pour la première, on peut traverser l’âge adulte sans avoir jamais musclé la seconde. Ce n’est pas un défaut. C’est une asymétrie d’entraînement.

Ce que la bonne élève ressent à ce moment-là, et qu’elle interprète souvent à tort comme un effondrement de motivation, est en réalité plus précis : c’est la fin de l’utilité de sa stratégie. Le cadre extérieur ne lui dit plus quoi faire. Et personne ne lui a appris à s’écouter en l’absence de ce cadre.

Je voudrais souligner ici trois choses qui me semblent essentielles.

La fatigue n’est pas un manque d’ambition. Elle est, presque toujours, le coût d’une obéissance qui a duré trop longtemps. Une femme épuisée d’avoir bien fait n’est pas une femme qui doit en vouloir davantage. Elle est une femme qui doit, enfin, désobéir à la voix qui n’est pas la sienne. Ce n’est pas un renoncement à l’exigence. C’est un déplacement de l’exigence : vers soi, vers ce qui compte, vers ce qui mérite l’effort.

Cocher des cases vous a beaucoup donné. Une rigueur, une fiabilité, une capacité de travail rares. Il ne s’agit pas de renier cela. Il s’agit de cesser de croire que la stratégie qui vous a portée jusqu’ici vous portera nécessairement plus loin. Une stratégie peut être excellente pendant une saison et inadaptée à la suivante. C’est ce que la bonne élève n’a souvent pas appris : qu’une réussite ancienne n’oblige pas à une fidélité éternelle.

L’écoute intérieure s’entraîne. Elle ne descend pas du ciel, et elle n’est pas réservée aux personnalités plus créatives ou plus intuitives que vous. Elle s’exerce, comme s’est exercée pendant vingt ans votre capacité à comprendre ce qu’on attendait de vous. Le matériau change, mais le geste — observer, formuler, vérifier, ajuster — reste familier à une bonne élève. Vous savez déjà faire ce travail. Vous ne saviez pas, simplement, qu’il pouvait se faire pour vous.

Je voudrais ajouter une chose, parce qu’elle est souvent mal entendue. Sortir du piège de la bonne élève n’est pas un abandon de l’exigence. C’est une réorientation. La même rigueur qu’on a mise pendant vingt ans à honorer un cadre extérieur, on la met désormais à honorer ce qu’on découvre en soi. L’exigence reste — elle change simplement de destinataire. C’est, à mon sens, la part la plus malentendue de ce travail : on imagine qu’il faut devenir plus douce avec soi, plus lâche, plus indulgente. En vérité, il faut surtout devenir plus juste — et la justesse, pour une bonne élève qui s’est longtemps trahie, est souvent plus exigeante que l’obéissance.

Le piège de la bonne élève n’est pas d’avoir trop bien réussi. C’est d’avoir confondu, longtemps, deux choses qui ne sont pas la même : être à la hauteur, et être à sa place.